5.  YOGA-NIDRA

A. HISTORIQUE

 

   Yoga-nidra est à la fois proche et loin de l’état de rêve-éveillé. Il est proche parce qu’ils fonctionnent tous les deux dans l’état original de conscience qui est le stade Alpha ou état crépusculaire. Mais la situation est inversée parce que Yoga-nidra se fait en groupe et que tous les participants font le même rêve qui est celui indiqué par l’instructeur; alors que dans le rêve-éveillé c’est le seul sujet allongé sur le divan qui parle et raconte à voix haute les images qui sortent de son inconscient : une histoire unique et personnelle se raconte toute seule. C’est un peu ce qui peut se passer pendant la période de visualisation. Comme en rêve-éveillé l’instructeur se contente de donner un thème de départ, puis se tait pendant une pause prolongée. Yoga-nidra signifie “sommeil yoguique”. C’est une branche du Yoga particulièrement riche et originale. Il est constitué essen­tiellement par l’apprentissage d’un état original de conscience qui permet d’approcher de l’état sans mental (turiya), le quatrième état de conscience. On peut le considérer comme une variante de l’état de transe des chamans. C’est une technique très ancienne qui est décrite dans les traités des Tantras et dont la pratique a été transmise par les Yoguis depuis des temps immémoriaux.

 

B. L’ETAT CREPUSCULAIRE

 

   Le principal apport de Yoga-nidra est d’apprendre un nouvel état de conscience appelé samdkya ou twilight-state, état crépusculaire, car intermédiaire entre la veille et le sommeil. C’est l’état du sommeil yogique ou sommeil conscient. Il a ses référents dans la religion hindoue. C’est l’état fondamental de conservation du monde.

C’est cet état de conscience que cherche à retrouver le Yogi. Mais l’état du sommeil conscient est fort difficile, il ne peut être obtenu que lorsque, par la méditation/on a pu changer son état de conscience. Alors la méditation remplace le sommeil. En attendant de pouvoir y arriver, en Occident on se contente de chercher un état intermédiaire entre la veille et le sommeil. Pour cela, dans une séance allongée, qui dure d’une à deux heures, on commence par réaliser une relaxation profonde qui engourdit le corps et le fait rester immobile. Puis on cherche à ne pas s’endormir. Au début, il n’y a aucune difficulté car on reste vigilant tout le temps et l’on n’arrive pas à descendre dans un état profond. Puis lorsqu’on arrive avec les répétitions à se calmer et à faire con­fiance, on se détend ... et on s’endort. Vient alors une période où l’on doit lutter contre le sommeil pour descendre assez profond et ne pas s’endormir. On suit alors le difficile chemin des crêtes où l’on risque de tomber d’un c6té avec un esprit éveillé ou de l’autre dans le sommeil. Il faut frôler le sommeil sans jamais y tomber. Mais si l’on a de légères et brèves pertes de conscience, il ne faut pas trop s’en inquiéter, car c’est inévitable à ce stade.

L’étude scientifique du phénomène par l’électroencéphalographie montre que l’on quitte le type d’ondes Béta de l’éveil dès que l’on ferme les yeux pour entrer pour quelques instants en état Alpha, qui est celui de l’assoupissement. Par la suite on arrive à obtenir un alpha régulier. Les périodes d’endormissement corres­pondant à des pointes d’ondes Théta où l’on plonge dans le premier stade du sommeil. Et l’on en ressort assez vite pour revenir en Alpha. C’est donc une lutte constante pour suivre la ligne des crêtes et ne pas perdre un mot de la voix de l’instructeur de Yoga-nidra.

Mais puisqu’il s’agit ici de l’état intermédiaire entre la veille et le sommeil, il ne faut pas oublier qu’il y a deux manières d’y parvenir. Or en Occident on n’enseigne sans cesse que la seule première manière, qui est de partir de l’éveil pour, en relaxation allongée, frôler sans cesse le sommeil sans jamais y tomber. Mais on oublie toujours de dire qu’il y a une seconde manière qui consiste à partir du sommeil pour remonter à une cer­taine conscience sans s’éveiller tout à fait. Et c’est pourtant la manière la plus efficace et la plus percutante. Elle a de plus l’avantage de pouvoir être pratiquée seul la nuit par soi-même. C’est d’ailleurs un état fort qui n’est jamais travaillé systématiquement. Il est arrivé à bien des personnes de se réveiller à moitié la nuit. C’est le moment où en général on entend battre son coeur très fort, ce qui prouve que l’on est dans la conscience du schéma corporel. Ou bien l’on se réveille dans un curieux état de conscience, le corps comme paralysé mais l’esprit vif, alerte et dispos. On voit alors les choses et les problèmes clairement. C’est le moment d’en profiter pour faire Yoga-nidra.

 

E. LE CORPS SUBTIL

 

Encore tout ceci ne porte-t-il que sur notre corps dense, matériel, notre corps physique ou corps de chair. Or pour le yoga, l’homme est formé de cinq corps qui s’emboîtent comme des poupées russes. Yoga-nidra fait donc en plus prendre conscience des autres corps.

Yoga-nidra peut aussi être utilisé pour travailler sur le corps de lumière que nous possédons tous. Il est beaucoup plus subtil et intérieur. Mais lorsqu’il a été développé par les exercices il peut devenir sensible et se manifester sous forme de radiance (aube, aura, nimbe, gloire, auréole, mandorle...) et même parfois irradier à l’extérieur dans la Transfiguration (voir le Yoga de la Lumière.
Enfin on peut aussi travailler sur notre corps de béatitude (ananda-maya-kosha) notre noyau causal et supra-causal.

 

F. LES IMAGES MENTALES

 

L’image a une puissance considérable que n’a pas la pensée. Une image forte, visualisée avec précision, tend à se réaliser. D’ailleurs notre inconscient, qui est la force la plus considérable, ne fonctionne que par images. C’est l’ancienne pensée de l’humanité, avant que nous n’apprenions, avec l’alphabétisation et la scolari­sation, la pensée abstraite qui nous coupe de nos forces profondes. Mais toutes les nuits nos rêves ne raisonnent pas et ne fonctionnent qu’en images. Le lamaiTsme tibétain sait bien le profit que l’on peut tirer des visualisations dirigées. La méditation s’y fait par contemplation.

Yoga-nidra nous permet ainsi de nous rendre maître de cet instrument puissant qu’est notre pensée.

Tout ce travail est fait à partir des images mentales. Mais Yoga-nidra ajoute une technique supplémentaire avec le défilement rapide d’images très diverses. Non seulement on se rend maître de sa pensée, mais on arrive à la changer et à la rendre créatrice.

Cette modalité a été reprise dans les techniques de créativité. Le défilement rapide d’images sert à produire de nouvelles asso­ciations et à établir des liaisons originales. C’est en faisant des rapprochements nouveaux que l’on devient créatif et que l’on invente. Dans notre cerveau on a découvert que les neurones avaient des liaisons, les synapses, et que l’on se sert toujours des mêmes. C’est ainsi bien plus facile d’établir des connexions et en cher­chant la facilité, la pensée s’appauvrit. Avec le temps on finit par radoter et l’on répète toujours la même chose en faisant les mêmes associations. La base de la créativité est ce que De Bono a appelé “la pensée latérale”: créer des liaisons transversales, frayer des voies nouvelles, faire des rapprochements originaux et inédits. Voilà le but des défilements rapides d’images: nous libérer de nos contraintes et de nos habitudes stériles de pensée.

 

G. LES VISUALISATIONS

 

Avec les visualisations nous entrons dans la psychologie et même la psychothérapie. Mais c’est un domaine que l’instructeur de Yoga-nidra ne peut aborder à bon escient que s’il a lui-même une solide formation psychanalytique et donc la pratique de l’incons­cient. Satyananda écrit dans son livre “Les images de l’inconscient chargées d’émotion doivent être mises à jour avant de pouvoir accéder aux niveaux plus profonds de méditation. Lorsqu’elles commencent à arriver, ces images peuvent prendre des formes trou­blantes et effrayantes telles que démons, dragons, fant6mes, serpents, diables, etc. mais graduellement leur aspect change et vous commencez à voir de magnifiques jardins, des lacs sereins, de vastes paysages, des Saints et vous-même en paix, images diverses de votre soi le plus haut” (p. 13). Ceci ne peut se réaliser que pendant la partie libre où l’instructeur ne dit rien et où les images peuvent remonter de l’inconscient de chaque participant. Un peu comme dans le rêve du sommeil mais pas aussi directenent. C’est dans cette partie que Yoga-nidra se rapproche le plus d’une cure par le rêve-éveillé de Desoille, son homologue inversé.

Les pauses sont les périodes de silence où chacun descend au bord du sommeil (ondes théta) et où les images peuvent surgir de l’inconscient. Mais pour faire ce travail valablement, il faut pratiquer Yoga-nidra toutes les semaines avec le même instructeur pendant deux à trois ans, ou faire un stage intensif. L’inconscient répond peu à peu à la stimulation et finit par se livrer lorsqu’il a la preuve qu’il est compris et que le thérapeute sait parler son langage d’images symboliques. Alors dans cette partie personnelle et unique chacun peut explorer le monde du refoulé et faire resurgir les plaintes, les fantasmes, les souvenirs anciens et par la régression aborder l’archaïque. On explore donc les complexes d’Oedipe, de castration, homosexuels, les stades anal et phallique, le sado­masochisme, la pulsion de mort et le narcissisme, pour atteindre les fantasmes originaires de la scène primitive, de la mère phal­lique et la découverte de la séparation des sexes. Puis dans une seconde partie on remonte de sa régression pour accéder à la phase de sublimation. On éveille la partie endormie de l’âme comme le symbolise si bien le conte de la Belle-au-bois-dormant. Apparaissent après cette exploration de la persona et de l’Ombre, les symboles de l’éveil de l’Anima ou de l’Animus. Avec le principe d’individuation s’éveillent les Archétypes de l’inconscient collectif et l’on passe à la découverte du Soi. Desoille explique fort bien comment on sort des images personnelles, par l’apparition des images des contes merveilleux et des mythes, pour accéder aux images mystiques. Maintenant on les nomme plutôt expériences transpersonnelles. Elles sont induites par les montées et les ascensions grâce aux­quelles on parvient à la vision d’un monde de lumière blanche, avec des sentiments d’amour, de Présence, de plénitude et de joie parfaite. Si on unit le Yoga-nidra et le Rêve éveillé il est possible de prendre un thème différent à chaque séance.

     Comme le rêve-éveillé, Yoga-nidra est parfaitement adapté pour réaliser cette opération de purification intérieure et de sublimation. Il. correspond en effet à Bhutta-cuddhi la purifica­tion des éléments par un travail d’Alchimie intérieure (nyasa). Il le fait toujours avec une orientation vers un Idéal, dans le­quel sont toujours réinsérés les morceaux du passé qui remontent. Cette activité et cette prise de responsabilité de soi-même évitent toutes les périodes dépressives qui accompagnent les re­cherches analytiques habituelles. C’est cette double opération d’analyse et de synthèse, régressive et prospective, qui en fait la valeur unique.